Syrie – Publié le 15 mars à 18:51 – Mis à jour le 15 mars 2016 à 22:48

En Syrie, Poutine se retire pour rester en première ligne

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En Syrie, Poutine se retire pour rester en première ligne

Moscou a annoncé le retrait du gros de l’armée russe de Syrie. Sans donner plus de détails, le président Poutine a félicité les forces des résultats obtenus. Pour l’instant, la seule évolution concrète est le retour au pays de quatre avions militaires.

Mission accomplie. C’est dans les grandes lignes le message qu’ont adressé hier le président russe Vladimir Poutine, son ministre des Affaires étrangères Sergei Lavrov et son ministre de la Défense Sergei Shoigu. Annonçant le départ du « gros des troupes russes » de Syrie, ils dressent un tableau flatteur de la campagne menée par Moscou en soutien du président Bachar al-Assad.

Sergei Shoigu félicite ainsi l’armée des 9000 vols ayant contribué à la destruction de plus de 200 éléments d’infrastructure pétrolière contrôlés par l’Etat islamique (EI), de près de 3000 points de distribution de carburant, principale rente de l’organisation islamiste, mais aussi et surtout de « 2000 criminels venus de Russie ».

Faux départ

Pour l’instant, ces déclarations ont tout d’un effet d’annonce. Un premier détachement aérien de quatre avions (trois Su-34 et un Tu-154) est rentré ce mardi en Russie, sous les hourras de la foule réunie pour l’occasion sur la base militaire de Voronej, au sud-ouest du pays. En tout, plusieurs centaines ont opéré dans cette campagne, la plupart au départ de la Russie. Nombreux observateurs s’interrogent sur les modalités réelles de cette réduction de moyens.

Le ministre adjoint à la Défense Nikolai Pankov a d’ores et déjà prévenu que les opérations aériennes se poursuivraient. Depuis la base aérienne russe de Hmeymim, en Syrie, il a assuré qu’ « il était trop tôt pour parler d’une victoire contre le terrorisme » et que « l’aviation russe a la tâche de continuer de mener des frappes contre les installations des terroristes ».

Arrivée des premiers avions russes sur la base militaire de Voronej (Médias russes).

L’annonce russe a été perçue par beaucoup comme une surprise. Chacun s’interroge sur les modalités réelles de ce retrait, sans croire qu’il puisse être intégral. A Paris, le ministère des Affaires étrangères est ainsi resté prudent : « Nous avons pris note des annonces du président Poutine, a assuré le porte-parole. Si elles se traduisent dans les faits, il s’agirait d’une évolution positive. »

La décision ne peut pas non plus être totalement décorellée de motivations intérieures. Si l’opinion publique russe reste convaincue par la lutte contre le terrorisme annoncée par le Kremlin, les contraintes budgétaires restent manifestes, comme le note Isabelle Facon, chercheur à la Fondation pour la recherche stratégique (FRS) : « C’est une opération qui coûte cher aux Russes, dans un contexte budgétaire tendu à cause des prix du pétrole. Une réduction du budget de la Défense de 5% a été annoncée pour cette année. »

Objectifs atteints

Si la Russie avait défendu son intervention en assurant vouloir lutter contre l’EI, les progrès contre l’organisation restent parcellaires. Comme l’explique Eliot Higgins, un analyste qui s’est appliqué à vérifier à partir de sources ouvertes (voir cette vidéo, à partir de 31’00) l’ensemble des annonces du ministère de la Défense russe concernant les opérations, près de 60% des déclarations du Kremlin sont fausses.

Si les djihadistes restent très présents sur le terrain, Moscou a obtenu des résultats très concrets au regard de ses propres intérêts stratégiques, comme l’explique Fabrice Balanche, maître de conférence à l’université Lyon 2 :

Les Russes avaient trois objectifs en Syrie : sécuriser la région côtière (Lattaquié et Tartous) car c’est là que se trouvent leurs bases militaires. Protéger les grandes villes (Damas, Homs, Hama, Alep) car lorsque l’armée syrienne perd une ville, il est très difficile ensuite de la reprendre. Couper les lignes d’approvisionnement des rebelles avec la Turquie et la Jordanie.

La réussite militaire de la Russie, au-delà des objectifs en Syrie, est aussi structurelle. Le président Poutine a conclu l’intervention officielle d’hier par des félicitations adressées à l’ensemble des forces : « En une courte période, la Russie a créé un groupe militaire qui est petit sur le plan quantitatif, mais plutôt efficace. » Il note ainsi le succès de la réforme qu’il a engagé et l’efficacité démontrée sur le terrain de l’ensemble des armées : bombardements, renseignement aérien, drones, navires de guerre, sous-marins et même missiles de croisière.

En septembre dernier, le président syrien Bachar al-Assad recevait des journalistes russes. (Sana)

Manœuvrer pour maintenir Bachar al-Assad dans les négociations

Le principal front est à présent diplomatique. Le ministre de la Défense russe a prévenu que l’armée resterait très mobilisée dans la surveillance du cessez-le-feu. Selon lui, 70 drones vont surveiller l’ensemble du territoire pour veiller à ce que personne ne l’enfreigne. Récemment, des radars « Zoopark-1 » capables d’identifier les tirs d’artillerie ont également été installés à l’aéroport militaire de Hmeimim.

Si certains voient dans ce retrait russe une prise de distance avec le régime de Damas, Frédéric Pichon, chercheur et consultant, se montre sceptique quant à cette hypothèse :

Les résultats russes sont d’abord et avant tout politique. D’abord, ils ont stabilisé l’armée syrienne. Ensuite, ils ont mis en place un couvre-feu et ont fait convergé les Etats-Unis vers ce qui était le narratif russe : la rébellion soutenue par l’Occident, que la Russie n’a jamais reconnue comme modérée, est obligée de clarifier sa position sur les djihadistes. Ce retrait donne l’impression que Moscou lâche du lest au moment où les discussions s’entament à Genève. Il s’agit de montrer que la Russie fait des efforts, des concessions… Mais elle est clairement gagnante.

L’avenir de Bachar al-Assad n’est toujours pas questionné par la Russie, qui reste maîtresse du jeu diplomatique. En annonçant le retrait de Syrie, Vladimir Poutine a surtout insisté sur la puissance militaire renouvelée de son pays, gage de son poids dans les négociations sur l’avenir du pays, comme le note Isabelle Facon :

Vladimir Poutine a l’idée que l’environnement international est dangereux et instable et que les puissances ont recours à la force pour faire valoir leurs intérêts. Il a voulu montrer, à travers la Syrie, que grâce à sa puissance militaire, la Russie pouvait imposer sa diplomatie.

Romain Mielcarek - Crédit photo : Kremlin
Sujet réalisé par Romain Mielcarek