France – Publié le 16 juillet à 12:48 – Mis à jour le 26 septembre 2014 à 01:41

Incidents Rue de la Roquette: deux versions s'opposent

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Incidents Rue de la Roquette: deux versions s'opposent

Depuis plusieurs jours maintenant, les incidents survenus Rue de la Roquette à Paris, en marge de la manifestation en soutien à la population de Gaza organisée le dimanche 13 juillet dernier, font les gros titres de l'actualité, et rythment les déclarations politiques du côté du gouvernement, comme de l'opposition. Faut-il interdire les rassemblements pro-palestiniens pour "trouble à l'ordre public" comme le souhaite Christian Estrosi? Faut-il tout autant condamner les agissements de la Ligue de Défense Juive que ceux des manifestants pro-palestiniens venus "prendre d'assaut" la synagogue Abravanel? Dans cette affaire, deux vérités s'opposent et elles n'aideront certainement pas à apaiser la situation. Décryptage.

Dimanche 13 juillet. Plusieurs milliers de personnes manifestent leur soutien aux Palestiniens dans les rues de Paris, de Barbès à la place de la Bastille, à l’appel de la GUPS Paris (Union des étudiants de Palestine) et du PYM France (Mouvement des Jeunes Palestiniens). Un rassemblement pacifique qui a réuni 7.000 personnes selon la police, 30.000 selon les organisateurs, un succès puisque l’événement Facebook créé pour l’occasion affichait de son côté un peu plus de 6.300 participants. L’AFP dans son compte-rendu de cet événement note une « foule, très jeune et féminine », portant des slogans pro-Palestine : "Nous sommes tous des Palestiniens", "Israël assassin !" ou "une seule solution, fin de l’occupation !".

Des échauffourées éclatent en fin de manifestation.

En marge de cette manifestation, des heurts ont éclaté près de la Grande Synagogue de la Rue de la roquette à Paris. Plusieurs médias mettent en avant l’implication d’une centaine de manifestants pro-palestiniens, qui auraient voulu en découdre avec les personnes présentes devant cette même Synagogue, alors que se déroulait un rassemblement en soutien à Israël, comme le précise la synagogue sur son compte Twitter.


L’AFP traite le sujet de manière factuelle: "les échauffourées n’ont pas duré très longtemps et ne se sont pas propagées au reste de la manifestation". Toujours selon l’AFP, la préfecture de police rapporte que "ces heurts étaient dus à de petits groupes de jeunes gens qui ont été "facilement contenus"". 6 personnes ayant été interpellées. Nos confrères de l'Agence France Presse rapportent également que les CRS sont intervenus afin de repousser les manifestants pro-palestiniens, mettant ainsi fin à un "début d’échauffourée" avec des membres de la communauté juive. Selon la police, "deux membres de la communauté juive" et six membres des forces de l’ordre ont été légèrement blessés.

Slate.fr de son côté publie un article qui accuse plus longuement les manifestants pro-palestiniens, n'évoquant que les "débordements antisémites", termes utilisés dans le permalien de l'article. Ci-dessous quelques citations issues de ce même article :

"Des centaines de types, hurlant "Allahou Akbar" en chargeant contre des policiers"

"Des scènes de guérilla urbaine menée par des manifestants pro-palestiniens, dont l’un des objectifs était visiblement de prendre la synagogue Don Isaac Abravanel, rue de la Roquette"

"C’est sur Twitter que j’apprends l’assaut de la synagogue située à cent mètres, protégée par des renforts de police. Il y a des blessés. Les fidèles sont terrés à l’intérieur"

"A moins d’habiter le quartier, ou de suivre les réseaux sociaux, personne ne sera au courant de ce qu’il s’est vraiment passé"

Justement, Jean-Baptiste Soufron se trouvait à proximité des lieux, et sa publication Instagram ne fait pour lui aucun doute, "des pro-palestiniens cassent un peu tout..."

Des « condamnations unanimes »

France TV Info traitera de son côté cette information en reprenant dans les grandes lignes la dépêche AFP et ajoutera à cela les condamnations du Premier ministre Manuel Valls et de SOS Racisme.

"Je comprends l’émotion de ceux qui manifestent, par rapport à ce qu’il se passe au Proche-Orient, mais les débordements, les violences, la volonté de s’attaquer à des synagogues sont intolérables. Je lance un avertissement : le droit de manifester est un droit constitutionnel, mais exporter le conflit du Proche-Orient ici, s’en prendre à la communauté juive ou à toute communauté est intolérable".

Dans un communiqué, SOS Racisme va plus loin : "le soutien aux Palestiniens ne peut être la haine des Juifs. Aider cette zone en conflit, c’est exporter la paix et non importer la haine".

La synagogue de la Rue de la Roquette publie sur sa page Facebook un message au lendemain des heurts, évoquant un "arrière-goût amer", après "un rassemblement pour la paix" que certains "ont voulu transformer en émeute".

Message sur le mur by Synagogue de la Roquette.

Pour autant, la synagogue se fend d'un tweet quelque peu énigmatique, demandant à ses followers de "ne pas répandre les rumeurs". Mais de quelles rumeurs s'agit-il?

Rue89 évoquera également ce sujet dans un long article, qui reprend de nombreux témoignages de personnes présentes sur place. C'est d'ailleurs le premier média à évoquer l’implication de la Ligue de Défense Juive (LDJ)*, à l’évocation des fidèles de confession juive "pris en otage" dans la synagogue. La LDJ ayant appelé à un rassemblement de "soutien à Israël" devant cette synagogue à 17h30.

Le journaliste @AviNahum1 précise quant à lui que les fidèles ont été retenus durant 1h30 dans la synagogue, dont l’entrée était bloquée par des CRS.

D’autres utilisateurs de Twitter évoquent une "prise d’otage" dans la synagogue située Rue de la Roquette, notamment @RosenPress qui répond à un journaliste de la chaine i24 News.

Des témoignages contradictoires mettent en cause la Ligue de Défense Juive

Peu de temps après la fin de ces échauffourées aux abords de la synagogue située Rue de la Roquette, nombreux ont été les messages que nous avons reçus sur nos réseaux sociaux officiels, évoquant des témoignages contradictoires et des versions qui diffèrent de celle relayée par les médias comme ceux cités plus haut. Des captures d’écran nous parviennent, présentant des personnes en lien avec la LDJ appelant effectivement à un rassemblement à 17h30 "devant la syna", et notamment depuis un compte Twitter : @israel_mon_pays. Mais vous ne trouverez pas ce compte Twitter, il a été supprimé depuis. Il a bien été recréé ensuite sous le pseudo @IsraelKahane, mais le compte a lui aussi été supprimé par son auteur, juste après avoir notamment publié ces tweets.

D’autres tweets de la LDJ publiés ce soir-là montrent que les intentions de ce groupe étaient autant de défendre la communauté juive "prise en otage" dans la synagogue, que de faire "dormir à l’hôpital" des "casseurs musulmans pro-terrorisme".

Trois autres témoignages vont attirer notre attention.

Le premier est le fait d’une utilisatrice de Twitter (@_Pourquoi) qui commente à un article publié par LeParisien.fr, pointant des "propos mensongers des membres de la LDJ", venue "perturber la manifestation" en "provoquant les jeunes sur place". Elle fait état également des menaces de la LDJ publiées notamment sur Twitter, préalablement au rassemblement prévu devant la synagogue à 17h30.

Un autre témoignage fera écho à ce premier commentaire posté sur le site du Parisien.fr. L’Union Juive Française pour la Paix (UJFP), sur son site Internet, publie une mise au point en rapport avec l’article publié sur Rue89. Au-delà des convictions exprimées dans cette publication – qu’il ne nous appartient pas de commenter – Michèle Sibony indique avoir vu "4 ou 5 types de la Ligue de Défense Juive montés sur un banc, complètement entourés et protégés par deux rangs serrés de CRS, qui jetaient insultes et projectiles sur la foule, et les services d’ordre, et les responsables calmant les manifestants, ne vous énervez pas ne répondez pas aux provocations, c’est ce qu’ils attendent".

Un témoignage qui sera appuyé par les déclarations d’un des membres du service d’ordre de cette manifestation en soutien à Gaza ayant eu lieu ce dimanche 13 juillet. Il témoigne sur le site Islam & Info.

Il y évoque la "promesse" faite par la Ligue de Défense Juive "de s’en prendre à toutes les manifestations pro-palestiniennes". Il évoque l’accueil fait par ces membres de la Ligue de Défense Juive, entre insultes et jets de projectiles. Lui aussi va pointer du doigt le rôle des CRS sur place : "une femme, la quarantaine, nous traite de "sales pro palos", hurle "Israël vaincra" s’empare d’une chaise d’une terrasse de café et la jette sur notre ami. Elle s’enfuit ensuite en courant vers le rassemblement de la LDJ et passe, sans difficultés les deux lignes de CRS".

Nul ne sait si ce membre du service d’ordre est le même qui intervient dans cette vidéo Youtube postée sur le compte d’Islamotion.

Dans cette vidéo, ce membre du service d’ordre lors de la manifestation évoque un premier rassemblement mercredi dernier, le 10 juillet, où la LDJ aurait fait irruption dans une autre manifestation, pour agresser un certain nombre de manifestants pro-palestiniens. Une action qui avait fait l’objet d’une publication sur la page Facebook de la LDJ, où le groupuscule indique que "désormais, ils viendraient à chaque manifestation pro-palestinienne pour raccompagner à leur façon les manifestants pro-palestiniens".

Enfin, une autre alerte nous parvient par Twitter lorsque le rôle du Betar (@Betar_Officiel) est pointé du doigt par certains utilisateurs de Twitter, sur deux points précis :

Le Betar aurait participé à l'envenimement de la situation, comme l'indique ce tweet publié sur ce compte, lui aussi suspendu hier soir, où il est question de compter les blessés dans les deux camps.

Le Betar aurait également joué un rôle sur la ligne éditoriale de TF1, se félicitant sur ce même compte Twitter qu'un de leurs membres ait rencontré un journaliste de TF1 / LCI pour s'assurer que serait abordé au journal de 20h le sujet de "l'agression nazislamiste" de la Rue de la Roquette.

Que s’est-il vraiment passé Rue de la Roquette ce dimanche 13 juillet ?

Nous avons jusqu’ici opposé des points de vue. D’un côté, les différents témoignages de la LDJ indiquant que les heurts ont éclaté en raison d’une centaine de manifestants prêts à "prendre d’assaut" la synagogue et de l’autre des témoignages de personnes qui étaient présentes dans le cortège de cette même manifestation pro-palestinienne, ou membres du service d’ordre qui pointent du doigt un certain nombre de provocations de cette même Ligue de Défense Juive qui ont pu avoir lieu avant ou pendant ces heurts, ayant pour conséquence ces affrontements Rue de la Roquette.

Ce lundi 14 juillet, une vidéo publiée sur Youtube nous a été transmise à de nombreuses reprises sur notre page Facebook et notre compte Twitter. Elle a été tournée lors de ces mêmes incidents rue de la Roquette, par un individu qui semble-t-il était posté sur l’un des flancs de l’immeuble faisant face au lieu de l’altercation entre les bandes rivales. Cette vidéo vient en certains points compléter la vidéo Instagram publiée par Jean-Baptiste Soufron (voir le début de cet article)

On y voit des membres de la LDJ – qui avaient appelé au rassemblement devant la synagogue "en soutien à Israël" - poursuivre les manifestants pro-palestiniens qui se trouvent de l’autre côté de la rue. Lorsque les manifestants pro-palestiniens présents tentent de répliquer, un cordon de CRS surgit pour protéger la synagogue et use de gaz lacrymogènes pour disperser les manifestants pro-palestiniens.

Difficile de dire si cette vidéo retrace l’incident de bout en bout, mais elle pose néanmoins un certain nombre de questions.

Les CRS sur place semblaient être déjà là lorsque l’on constate que les membres de la LDJ – aux cris de « Palestine, on t’encule ! » - provoquent les manifestants pro-palestiniens se trouvant à l’autre bout de la rue. Pourquoi les CRS ne réagissent pas pour permettre le retour au calme ? (ces propos seront d’ailleurs condamnés par Dominique Sopo, président de SOS Racisme, sur sa page Facebook)

Lorsque les manifestants pro-palestiniens répliquent et chargent en direction des membres de la LDJ présents dans la rue, le cordon de CRS se déploie soudainement et les jets de gaz lacrymogènes servent alors à disperser la foule des manifestants pro-palestiniens. Pourquoi les CRS ne sont encore une fois pas intervenus plus tôt dans cette altercation ?

Il est également intéressant de noter que les membres de la Ligue de Défense Juive, situés derrière le cordon de CRS, sont pour certains munis d’armes, ce qui ne semble pas gêner les forces de l’ordre qui à aucun moment ne vont les désarmer, ni les arrêter, pour encore une fois permettre ce retour au calme. Pour quelle(s) raison(s) ?

Sur cette vidéo, il est impossible de constater que la synagogue a été "prise d’assaut", l’affrontement ayant lieu entre des bandes de jeunes, sans pour autant impliquer le lieu de culte, il apparaît néanmoins évident que la protection du lieu de culte se devait d’être une priorité, des fidèles étant à l’intérieur pour suivre une conférence du grand rabbin de Paris, comme le rapporte Europe 1. Nos confrères du Nouvel Observateur reviennent par ailleurs, dans un de leurs articles, sur les différentes déclarations à la fois des représentants de la communauté juive de France, mais également des organisateurs de cette manifestation pro-palestinienne.

Un fait divers à haute teneur politique

Très tôt, le Premier ministre Manuel Valls réagit, condamnant "les violences qui ont eu lieu (aux abords) des synagogues de la rue des Tournelles et de la Rue de la Roquette". En ajoutant que la France "ne tolèrera jamais que l’on essaie par la violence des mots ou des actes d’imposer sur son sol le conflit israélo-palestinien".

Très tôt également, des décisions sont prises pour annuler et interdire les rassemblements pro-Palestine en France, notamment à Lille et à Nice, où la préfecture des Alpes-Maritimes a demandé à interdire un rassemblement – qui s’est tout de même tenu – pour "risque de trouble à l’ordre public".

Le temps de la condamnation passé, Manuel Valls a appelé au rassemblement hier, dans l’hémicycle, non sans évoquer la question de façon musclée avec Christian Estrosi, maire UMP de Nice.

Roger Cukierman, a quant à lui exprimé sa "très vive inquiétude" au sujet des incidents de dimanche dernier à l’approche de deux synagogues parisiennes, "du jamais vu" selon lui. Perçus comme "une rupture du Pacte Républicain" dans la communauté juive, le président du Crif en appelle à l’Etat "d’assurer la protection de la communauté (juive)" face à ces affrontements. Le ministre de l’Intérieur Bernard Cazeneuve aurait déclaré au président du Crif qu’il "interdirait les manifestations qui risqueraient de nuire à l’ordre public", pour "éviter les dérives".

Le recteur de la Grande mosquée de Paris, Dalil Boubakeur, et le président de l’Union des mosquées de France, ont appelé hier au calme, recommandant "fermement le respect des lieux de culte sans exception", condamnant les "débordements" du dimanche 13 juillet, qui "ne doivent pas perturber la vie des Français, quelle que soit leur confession".

Pour Christian Estrosi, qui était l'invité d'i>TELE ce matin, il y a "depuis plusieurs jours des manifestations non déclarées, qui viennent menacer, provoquer". Le maire UMP de Nice alerte sur le fait que c’est la "première fois depuis la Libération qu’on investit une synagogue, que l’on s’attaque à des commerces parce qu’ils vendent des produits juifs". Il dénonce des "groupuscules", des "éléments intégristes isolés qui essayent d’instrumentaliser une jeunesse des quartiers".

Thierry Mariani va plus loin et sans la nommer, pointe du doigt les problèmes causés "par une certaine religion". Face à un journaliste qui lui demande de préciser de quelle religion il s'agit, le député UMP balaye la question d'un revers de main et lâche même un "vous m'emmerdez" à celui qui tente tant bien que mal de préciser les propos de l'homme politique.

Ce matin, Eric Ciotti, qui était également notre invité ce matin sur i>TELE, dénonce "une volonté de tuer les juifs" pendant ces manifestations, qui diffusent selon lui des "propos de haine".

A l’approche de nouvelles manifestations de soutien à la Palestine, qui devraient avoir lieu ce mercredi 18h30 place des Invalides (la manifestation ne sera pas interdite par la préfecture selon nos informations) et samedi prochain, la tension politique qui s’est cristallisée depuis quelques jours autour de ces rassemblements n’aidera certainement pas à retrouver l’apaisement demandé par le Premier ministre Manuel Valls, et empêcher cette "importation du conflit israélo-palestinien en France", selon les termes du président de la République François Hollande.

* La LDJ est un groupuscule sioniste français, classé à l'extrême droite, qui se présente comme défenseur de la communauté juive de France. Considérés comme extrémistes et violents, ses membres, estimés entre 100 et 300, ont souvent été impliqués dans des rixes et des échauffourées.

** Le Betar est un mouvement juif radical et sioniste, fondé en 1923 à Riga (Lettonie) par Vladimir Zeev Jabotinsky, qui a pour objectif de lutter contre l'antisionisme et l'antisémitisme. Proche de l'extrême droite juive, cette entité est surtout connue en France pour sa participation à des actions de violences et d'intimidation.

Michael Jovanovic (@digi__mike)