Attentats de Bruxelles – Publié le 26 mars à 19:53 – Mis à jour le 27 mars 2016 à 09:27

"Vivre avec" : regards de jeunes Bruxellois face au terrorisme

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"Vivre avec" : regards de jeunes Bruxellois face au terrorisme

Mardi 22 mars, la Belgique a connu une journée d'horreur. Timothy, Sophie, Louise, ou Maurice, de jeunes Bruxellois, apprennent à vivre avec de nouveaux sentiments. Portraits.

"Ici, chacun fait ce qu'il veut"

Elle n’a pas grandi avec. Elle n’a pas, comme ses grands parents, le souvenir des blindés allemands qui ont traversé le pays en quelque semaines à peine. Lorsqu’elle était toute petite, elle ne rêvait sûrement pas de devoir un jour passer fébrilement entre deux soldats cagoulés, arme au poing, pour se rendre dans sa salle de cours à l’université. Sophia a 23 ans, elle refuse d’être prise en photo, elle dissimule son visage derrière une écharpe qui remonte au-dessus du nez. Pas parce qu’il fait froid, non, "parce que je sais pas, j’ai peur, tout le temps", dit-elle. Depuis les attentats, elle rase les murs. 

La Belgique, quoi. Merde, qu’est-ce qu’on leur a fait ? On est pas des mauvais, ici chacun fait ce qu’il veut.

Elle n’en revient pas. Comme beaucoup, comme en novembre à Paris, quand le jeunesse de France avait réalisé que sa façon de vivre pouvait être détestée jusqu’à être attaquée. "Ici chacun fait ce qu’il veut". Certains ici appellent ça du laxisme. "Moi je trouvais ça beau. Peut-être que ça ne fonctionne pas. Ce qui est sûr, c’est qu’il y a eu des ratés. Je sais pas pourquoi ils se sont perdus ces mecs, ils ont mon âge, presque", poursuit-elle. Son âge. 23 ans. Un âge où l’on penserait plutôt à sortir, à s’amuser au Delirium Café ou ailleurs. Pas un âge où l’on songe à se faire exploser en pseudo héros d’une mouvance morbide, pervertissant jusqu’à l’abominable, retournant le cerveau de ceux que certains anciens de Molenbeek appellent les "bons gars qui ne faisaient pas d’histoires". 

A l’image de Sophia, c’est toute une jeunesse, comme celle de Paris, qui n’avait pas vraiment grandi avec. Dans la capitale belge, les militaires ont débarqué en novembre, en nombre. Les blindés, c’est pendant le "lockdown" qu’elle les a vu pour la première fois en convoi. Paris. Bruxelles. Un même traumatisme. Deux villes qui s’épaulent, et un même réseau qui a préparé les attaques. Le 13 novembre, l’onde de choc est planétaire. 

"La Belgique, c'est votre petite soeur"

La Belgique, "c’est votre petite soeur", dit Timothy. Il a 19 ans. Etudiant en sciences commerciales, il a pu reprendre les cours après deux jours de fermeture imposée à son université. Il est "vraiment triste pour Bruxelles, pour le pays". Mais pour lui, le vrai choc, c’était Paris.

Énervé, car lui non plus ne comprend pas vraiment ce qui s’est passé. "La vie a reprit son cours", dit-il, dans ce semblant de normalité que les Belges savent si bien feinter lorsqu’il le faut. 

"Bruxelles est une famille, et c'est beau à voir"

Maurice, 19 ans lui aussi, étudiant en arts, juge également la situation dans les rues de Bruxelles comme plutôt normale. La feinte, on y revient. La situation n’est clairement pas normale, pas naturelle. Elle est extraordinaire au sens premier du terme. Mais les Belges font face. "Bruxelles est une famille, et c’est beau à voir".

"En Belgique, on est plus pudique qu’en France", confie Amir, 24 ans, réceptionniste dans un hôtel. 

On n’est pas comme les Français, qui montrent beaucoup, beaucoup, leurs sentiments. On fait un peu les autruches ici.

Certains ont aussi reproché aux autorités, notamment à l’ancien maire de la désormais tristement si populaire commune de Molenbeek. 

"On n’est pas très expressif." Pourtant, place de la Bourse, sur le Piétonnier comme on l’appelle ici, cette jeunesse, elle n’a de cesse de venir se recueillir. Amir poursuit : 

C’est la première fois que je vois cela.

Une première fois qui a plongé la jeunesse de Belgique comme celle de l’Europe dans la réalité de la menace. D’ordinaire, Bruxelles est vivante, réputée pour cela d’ailleurs. 

Réapprendre à vivre

Sophie, étudiante en communication, et Louise, étudiante en graphisme, toutes les deux âgées de 20 ans, sont allées place de la Bourse. Leur ville, elles ne la reconnaissent pas.

Mais ce qui les touche, c’est qu’après ces attentats, les Belges ont révélé ce qu’il y avait de plus fort en eux.

Ne pas s’arrêter de vivre, mais vivre avec. Au milieu des véhicules de transports de troupes, des militaires qui patrouillent, de la police qui s’excuse de contrôler. La vie reprend. Bruxelles réapprend à marcher.

Avec ces mots à elle, sa pudeur toute belge qui confine à l’élégance, la jeunesse de Bruxelles vient place de la Bourse. Elle réalise qu’elle a changé. Que tout va reprendre, mais que rien ne sera plus jamais comme avant. 

Elle prend ses premières armes, craies, drapeaux et bombes de peinture, pour figer sur la pierre ce qu’elle a vécu. Son traumatisme. Elle sait bien qu’il faudra plus que cela pour mettre fin à la barbarie. 

Elle est triste, et elle a changé. Elle a compris que son modèle de vie ne pouvait être tenu pour acquis. Que la vie, "les bières, le chocolat et la frite", la liberté, il faudra les défendre, même si elle avait pris l’habitude de grandir avec.

Article et photos par Baptise Mathon, envoyé spécial à Bruxelles (@BaptisteMathon)