Turquie – Publié le 18 mars à 23:42 – Mis à jour le 19 mars 2016 à 00:12

Turquie : Eradication du terrorisme kurde ou pouvoir totalitaire?

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Turquie : Eradication du terrorisme kurde ou pouvoir totalitaire?

Depuis l'attentat du 13 mars dans le centre d'Ankara, le président islamo-conservateur turc a franchi une nouvelle étape dans la lutte contre le terrorisme pro-kurde. Il s'attaque ouvertement aux universitaires, avocats, écrivains, journalistes ou humanitaires qui se trouvent sur son chemin. Certains l'accusent de dérives autoritaires.

Les relations entre les Kurdes et le gouvernement de Recep Tayyip Erdogan se durcissent de jour en jour. Depuis l'été dernier, la guerre entre le PKK (dont la branche armée est considérée comme terroriste par l'UE) et les forces de l'ordre turques a repris dans le sud-est du pays, après deux années de trêve. Les négociations de paix sont au point mort.

La confrontation n'est pas effective que sur le front, le président turc a d'autres cartouches, politiques, qu'il n'hésite pas à utiliser: affaiblissement de la liberté de la presse, de l'indépendance de la justice et du poids des représentants kurdes au sein du Parlement (membres du Parti démocratique des peuples - HDP). Si les confrontations avec le PKK restent acceptées au niveau de la communauté internationale, ces attaques d'un genre nouveau posent question quant au statut démocratique de l'Etat turc. L'ONG Human Rights Watch (HRW) dénonce une "campagne malveillante" du président Erdogan pour "interdire, punir et faire taire toutes les critiques en Turquie".

La situation s'est durcie depuis l'attentat suicide du 13 mars dans le centre d'Ankara, revendiqué par un groupe rebelle kurde, et qui a fait 35 morts. Au lendemain de cette agression, le président islamo-conservateur turc a plaidé pour élargissement de la définition des crimes terroristes en Turquie.

Il n'y a pas de différences entre un terroriste qui tient une arme et quelqu'un qui utilise sa position et un stylo jusqu'au point de soutenir le terrorisme. Qu'ils soient universitaires, avocats, écrivains, journalistes ou humanitaires, cela ne change rien au fait qu'ils sont des terroristes.

Des représentants de la justice muselés

Neuf avocats ont été arrêtés lors d'une rafle de la police à Istanbul mercredi, trois jours après cet attentat. Ils appartiennent à une organisation défendant la cause kurde, l'Association des avocats libertaires (ÖHD).

#Turquie #Kurdes

Rafles policiers hier dns 14 villes;87 arrestations,dont 8 avocats.Voici pourquoi les barricades.. pic.twitter.com/b9sMvQRhNa

— InfoRojava-Kurdistan (@info_Rojava) 17 mars 2016

Cette association avait déposé une plainte auprès de la Cour constitutionnelle turque pour invalider la légalité des opérations de sécurisation engagées par Ankara contre des bastions kurdes du sud-est anatolien, où les partisans du PKK ont lancé un "soulèvement".

"Huit de nos collègues ont été interpellés tôt ce matin par la police, qui n'a présenté aucune justification à cette mesure", a annoncé la ÖHD sur son compte Twitter.

Bugün 9 üyeniz hiçbir gerekçe gösterilmeden gözaltına alındı. Kürt oldukları için mi sessiz kalıyorsunuz? @istbarosu#OHDYalnızDegildir

— ÖHD GENEL MERKEZİ (@ohdgenelmerkez) 16 mars 2016

L’arrestation des avocats a été dénoncée dans la foulée, en France, par la Conférence des Bâtonniers.

Kürt avukatların gözaltına alınmasını kınayan Paris Barosu bir açıklama metni yayınladı. #OHDYalnızDegildir pic.twitter.com/GDQTvcBadR

— ÖHD GENEL MERKEZİ (@ohdgenelmerkez) 16 mars 2016

Des élus sous surveillance

La cible privilégiée du régime turc reste le principal parti prokurde, le Parti démocratique des peuples (HDP), pourtant la troisième force politique du pays.

Recep Tayyip Erdogan a exhorté mercredi le Parlement à lever "rapidement" l'immunité judiciaire des élus du HDP:

Nous devons finaliser rapidement la question de l'immunité.

Lors d'un discours prononcé devant des élus locaux à Ankara, il n’a pas hésité à mettre en parallèle le parti démocratique des peuples et le groupuscule terroriste du PKK, interdit dans le pays:

Excusez-moi mais je ne considère plus comme des acteurs politiques légitimes les membres d'un parti qui fonctionne comme une filiale de l'organisation terroriste.

Le gouvernement a donc déposé devant le Parlement une demande de levée d'immunité parlementaire de cinq députés du HDP, dont son chef emblématique Selahattin Demirtas. La justice a déjà engagé à son encontre des poursuites pour "propagande terroriste". Le parti s'est pourtant toujours défendu d'être une vitrine du PKK.

La traque aux pro-kurdes

Les citoyens sont également pris pour cible. Un professeur d'université britannique a été expulsé mercredi de Turquie pour "propagande pro-kurde". Un acte révélateur du climat actuel dans le pays. Chris Stephenson, 66 ans, est enseignant à l'université de Bilgi à Istanbul. Il vit depuis 25 ans en Turquie et ne comprend pas cette décision "ridicule". Il compte faire appel pour pouvoir retourner auprès de sa famille, sa femme et sa fille.

J'ai été arrêté mardi lorsque je me suis rendu au procès de trois universitaires.

Ces trois stambouliotes avaient signé une pétition pour la paix en janvier dénonçant des "massacres" de civils lors des opérations menées par les forces de sécurité turques contre le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK). Andrew Gardner, le représentant d'Amnesty International en Turquie, s'était d'ailleurs offusqué de ce procès détonant et avait préféré répondre par l'ironie sur Twitter : "Trois universitaires en audience préliminaire pour avoir appelé à la paix. Pas besoin de changer la définition du terrorisme quand vous avez déjà changé la justice."

3 academics in pre-trial for making call for peace. No need to change definition of terrorism when you have already changed the judiciary.

— Andrew Gardner (@andrewegardner) 15 mars 2016

L'erreur de Chris Stephenson est d'avoir, lui aussi, signé cette pétition.

En fouillant mon sac à l'entrée, ils ont trouvé des cartons d'invitations pour le Nouvel an kurde. On m'a alors arrêté sur le motif que je faisais de la propagande pour une organisation terroriste. C'est ridicule. Ces invitations ressemblaient à des cartes postales et avaient été imprimées par le Parti démocratique des peuples (HDP, prokurde), qui est le troisième plus grand parti au Parlement turc.

Ce professeur, marié à une Turque depuis 19 ans, n'a finalement pas été poursuivi par la justice, mais le procureur a tout de même délivré un avis d'expulsion. "Ma vie est là-bas, nous avons une fille âgée de 13 ans. Je vais faire appel devant le tribunal administratif pour faire annuler" l'expulsion, a-t-il précisé.

Cela fait un moment que je craignais quelque chose dans ce genre, car la situation empire en ce qui concerne les droits de l'homme et la liberté d'expression. J'ai signé la pétition pour la paix donc j'ai fait de moi une cible.

La liberté de la presse opprimée

Evidemment la presse est également touchée. Le gouvernement turc a interdit de diffusion, fin février, la chaîne de télévision prokurde IMC, accusée, elle aussi, de "propagande terroriste". Mais les attaques contre les médias ne se limitent pas à la seule lutte contre les kurdes. Recep Tayyip Erdogan tente de faire taire toute critique à l'encontre de son régime.

Le quotidien d'opposition Zaman a ainsi été placé début mars sous tutelle par la justice turque. Sur requête d'un procureur, un tribunal d'Istanbul a ordonné la nomination d'administrateurs provisoires à la tête du groupe Zaman. Les raisons de cette mise sous surveillance font peu de doutes. Le groupe Zaman, qui possède le quotidien Zaman, le journal de langue anglaise Today's Zaman et l'agence de presse Cihan, est considéré comme étant proche de l'imam Fethullah Gülen, un ancien allié de M. Erdogan devenu son ennemi numéro un.

Le président accuse M. Gülen, 74 ans, d'être à l'origine des accusations de corruption qui l'ont visé il y a deux ans et d'avoir mis en place un "Etat parallèle" destiné à le renverser. Les fidèles de M. Gülen réfutent cette théorie.

On peut multiplier les exemples d'atteinte à la liberté de la presse: le magazine allemand Der Spiegel a annoncé dernièrement que son correspondant avait été contraint de quitter la Turquie. Son accréditation et avec elle son autorisation de séjour n'ayant pas été renouvelée par les autorités. Sept autres journalistes allemands seraient concernés. La Turquie pointe à la 149e place sur 180 au classement mondial de la liberté de la presse tel qu'établi par Reporters sans frontières (RSF).

Outre atlantique, la situation inquiète. La Maison Blanche a appelé le gouvernement turc à respecter les valeurs démocratiques. "Nous exhortons les autorités turques à s'assurer que leurs actes respectent les valeurs démocratiques universelles inscrites dans la Constitution turque, y compris la liberté d'expression, la liberté de rassemblement et la liberté de la presse", a déclaré le porte-parole de la Maison Blanche Josh Earnest. Les Etat-Unis ont par ailleurs appelé les autorités turques à "assurer une égalité de traitement devant la loi", soulignant que dans "une société démocratique les opinions critiques devraient être encouragées, pas réduites au silence".

Article rédigé par Claire Cambier (@claire_cambier) - Images : CC/Flickr