Terrorisme – Publié le 29 février à 12:22 – Mis à jour le 14 mars 2016 à 09:51

Les Tchétchènes, fer de lance de l’Etat islamique

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Les Tchétchènes, fer de lance de l’Etat islamique

Sans être les plus nombreux volontaires étrangers au sein de l'Etat islamique, les Tchétchènes ont une influence importante. Forts de presque deux siècles de guerre, ces combattants bénéficient même de privilèges parmi les djihadistes.

« Les expériences disparates de ses membres, combinées pour transformer une force insurgée en une formidable armée qui peut glisser d’actions de guérilla à celles d’une armée conventionnelle, tout ça en combattant sur de multiples fronts à des kilomètres de leurs bases logistiques », sont ce qui fait la spécificité de l’Etat islamique (EI), selon un récent article de Barak Arfi. Ce chercheur de la New American Foundation défend dans la revue de la principale académie militaire américaine que les anciens militaires de Saddam Hussein ne sont que l’un des moteurs de l’efficacité de l’organisation islamiste en Syrie et en Irak. Les combattants étrangers, en particulier les Tchétchènes, seraient l'un des principaux facteurs d'innovation.

Les nombreux cadres de l’EI qui sont d'anciens subalternes de Saddam Hussein, pour la plupart mobilisés dans la cause islamiste depuis leurs séjours en prison, ont transmis à l’EI « leur habilité à penser en termes militaires et à diriger de grands nombres de combattants ». Mais là où les anciens militaires irakiens comptaient sur une hiérarchie très verticale, laissant peu de place aux initiatives individuelles, les étrangers montrent une grande réactivité face à la surprise, les chefs de niveau inférieur prenant la responsabilité de donner leurs propres ordres. Idéologiquement très convaincus, de petits commandos d’une vingtaine de combattants maximum sont ainsi utilisés de manière très agressive dans les opérations de l’EI. Ce fer de lance est souvent composé de Tchétchènes et de Caucasiens particulièrement déterminés. Là où l’armée de Saddam Hussein cherchait à mener des opérations offensives avec un ratio de deux à six combattants contre un, les djihadistes n’hésitent pas à attaquer même à un contre quatre.

Au cours des années 2000, la plupart des futurs dirigeants de l'Etat islamique, djihadistes ou cadres de l'armée de Saddam Hussein, sont passés par la prison militaire de Camp Bucca. (©AP)

L’expérience tchétchène de la guerre

Ces nouvelles approches du combat dans la région sont largement attribuées à l’expérience des Tchétchènes, par de nombreux chercheurs. Habitués depuis les années 1990 à mener contre les Russes une guerre aux formes variées, ils ont appris à échapper à l’aviation militaire et à combattre en infériorité numérique. La férocité des méthodes russes leur a aussi appris à se battre jusqu’à la mort, la perspective de terminer dans les prisons de Moscou étant plus terrifiante que celle de la tombe.

Lors de la dernière guerre de Tchétchénie, en 2000, les Tchétchènes sont environ 3000, contre 95 000 soldats russes déployés. Pour défendre Grozny, leur capitale, ils installent trois cercles de défense. L'ensemble repose sur un complexe réseau de tranchées et de tunnels, protégés par des explosifs et des mines. Aujourd’hui, l’Etat islamique a fait exactement la même chose pour sécuriser les villes stratégiques de Mossoul en Irak et de Raqqa en Syrie.

Certains des Tchétchènes qui ont rejoint l’EI font la guerre contre les Russes depuis le début des années 1990, soit près de dix ans de plus que n’importe quel Irakien contre les Etats-Unis. Dès l’émergence massive des mouvements djihadistes majeurs en Syrie et en Irak, ils sont en première ligne et emportent des victoires clefs, lors de la prise de la base aérienne de Minnagh en août 2013 ou encore tout au long des combats d’Alep. Cette dernière victoire a largement contribué à la réputation d’Omar al-Chichani, figure clef des Tchétchènes de l’Etat islamique, comme l’explique le chercheur et consultant Romain Caillet :

Les Tchétchènes sont les meilleurs combattants. En janvier 2014, face à l'offensive rebelle, Omar al-Chichani avait retourné la situation à Alep. Les Tchéchènes ont l’habitude de se faire bombarder. Ce sont aussi de petits groupes de Tchétchènes qui ont pris l’aéroport de Palmyre. Aujourd’hui, Omar al-Chichani est le seul haut responsable de l’EI à ne pas être irakien.


Omar al-Chichani sur une vidéo de propagande. Ce Tchétchène de Géorgie est le seul haut responsable de l'Etat islamique qui ne soit pas irakien.

L’influence tchétchène au sein de l’Etat islamique

Omar al-Chichani, de son vrai nom Tarkhan Batirashvili, est connu pour son impressionnante barbe rousse. Considéré comme l’un des principaux chefs militaires de l’EI, ce Tchéchène est de nationalité géorgienne. Après quelques années dans l’armée de ce petit pays, dans un régiment dédié au renseignement, il prend la route de la Syrie vers 2012. A tout juste 28 ans, il n’a pourtant pas encore une grande expérience du combat.

Au sein de l’organisation djihadiste, ceux qu’on appelle les Tchétchènes regroupent en réalité tous les russophones, soit plusieurs milliers de combattants : des Tchétchènes, mais aussi des Géorgiens, des Caucasiens et des Tatars. Si l’on en retrouve un peu partout dans les rangs de l’EI, la plupart se sont regroupés au sein de brigades parlant la même langue, le russe. Romain Caillet note que la réputation des Tchétchènes leur permet d’avoir une place particulière au sein de l’organisation :

C’est une des nationalités les plus influentes au sein de l’Etat islamique. De ce que l’on sait, ils auraient même certains privilèges par rapport aux autres combattants étrangers. Lorsqu’ils sont en camp d’entrainement, par exemple, ils ont le droit d’appeler leurs familles… Alors que les Français ne peuvent pas.

Au départ, ils n’étaient pourtant pas très nombreux sur place. Depuis 1866, une diaspora tchétchène est forcée par l’empire Ottoman de s’installer en Syrie, notamment à Raqqa. En 2011, au début de la guerre civile, ils ne sont plus que 7000 à 8000 sur place. Et ils sont rares à rejoindre la rébellion, certains s’engageant même dans l’armée de Bachar al-Assad, comme le note Stéphane Mantoux. Par la suite, les différents groupes tchétchènes continueront de se montrer partagés sur le camp à rallier. Quelques-uns garderont une certaine autonomie. D’autres rejoindront les adversaires djihadistes de l’EI, le Front Al-Nosra.

Ceux qui suivent l’EI disposent d’une influence qui s’étend au-delà des frontières. Ils font notamment le lien avec l’Emirat du Caucase, un groupe djihadiste opérant dans le nord du Caucase. En 2015, une partie de ce mouvement annonce son ralliement à l’EI, devenant l’un des satellites de la mouvance djihadiste, à la manière de ceux de Libye. Dans son magazine de propagande Dabiq, l’EI se félicite ainsi : « La majorité des divisions moudjahidines au Daghestan et en Tchétchénie ont déclaré leur allégeance, de même que d’autres divisions moudjahidines situées à travers les autres régions du Caucase. »

Dans une vidéo de propagande de l'Etat islamique de l'été 2015, sous-titrée en arabe, des russophones lancent un appel à leurs "frères du Caucase".

Propagande de la terreur

Depuis 2015, l’EI a encore renforcé sa propagande en russe, notamment à travers la diffusion d’un magazine intitulé Istok (« La Source »). Les combattants russophones de l’organisation et des groupes l’ayant rallié, du Caucase à l’Irak, multiplient les vidéos dans lesquelles ils font des déclarations mêlant russe et arabe. La communication, emblématique au sein de l’EI, est aussi un héritage de l’expérience tchétchène, comme l’explique Alice Lacoye Mateus, doctorante en histoire contemporaine à l’université de Bordeaux :

Les Tchétchènes ont été les premiers à utiliser la vidéo pour décrédibiliser le discours de l’adversaire. Ils occupaient massivement le terrain de l’information. C’est aussi ce que fait Daech. Il a été estimé par les militaires russes que pendant la première guerre de Tchétchénie, 90% de l’information couvrant la zone de conflit provenait de sources tchétchènes, permettant ainsi de modeler une perception internationale du conflit clairement anti-russe.

Une information à prendre avec prudence, précise la chercheuse, les seules sources à ce sujet étant russes, qui poursuit en expliquant qu'à l’époque, faute de pouvoir accéder au terrain, de nombreux médias doivent se contenter des vidéos filmées par les combattants tchétchènes. La bascule se fera lorsque les images de barbarie et de tortures contre les prisonniers russes, particulièrement insoutenables, mettront de nombreux Occidentaux dans le doute. Cette vengeance filmée permet aux Tchétchènes de mobiliser ceux qui veulent combattre à leurs côtés, mais rebute l’opinion internationale.

Cette férocité et ce mythe de la résistance armée, les combattants tchétchènes la font remonter jusqu’à la figure légendaire de l’Imam Chamil. Au début du XIXème siècle, ce chef de guerre mène une résistance dans le Caucase, contre les armées russes. Impitoyable, il fait massacrer des villages entiers et fait circuler la rumeur de cette cruauté, suscitant la terreur dans les cœurs des Russes. Son courage et son esprit stratégique en font une référence pour les combattants djihadistes d’aujourd’hui. Le personnage inspire aussi les Russes : Chamil, finalement capturé, vieillira sous surveillance et à Moscou, on préfère raconter qu’il s’est vendu et a sacrifié son combat pour terminer sa vie dans le confort. Propagande contre propagande, une lutte qui dure depuis près de 200 ans.

Photographie de l'imam Chamil, datée de janvier 1871. © Bibliothèque du Parlement géorgien

Romain Mielcarek
Sujet réalisé par Romain Mielcarek