Internet – Publié le 03 mars à 14:36 – Mis à jour le 04 mars 2016 à 08:06

Les Anonymous font-ils encore peur ?

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Les Anonymous font-ils encore peur ?

Des pirates se revendiquant d’Anonymous mènent régulièrement des attaques informatiques contre différentes sortes d’organisations. Ces dernières ont pourtant appris à se défendre, obligeant les pirates à exploiter des failles parfois assez futiles. La mouvance, devenue partie prenante du folklore numérique, est partagée entre de vraies disparités idéologiques.

Le 22 février dernier, ce qui aurait pu faire les gros titres de la presse quelques années plus tôt passait presque inaperçu : « Anonymous pirate un site du ministère de la Défense ». Les attaquants ont pris pour cible la plateforme digitale du CIMD, le Centre d’identification des matériels de la défense. Un obscur organisme dont le travail consiste à référencer des catalogues de pièces détachées et autres éléments d’équipements militaires français, afin de faciliter le dialogue avec les industriels. Les membres d’Anonymous à l’origine de cette action réclamaient la fin de l’Etat d’urgence et l’arrêt des ventes d’armes à l’Arabie Saoudite. En guise de menace, ils diffusaient les bases de données volées, contenant des informations sur le personnel des entreprises partenaires de la Défense… Parfois vieilles de plus de dix ans.

A l’état-major des armées (EMA), on s’émeut à peine de l’incident :

On ne le prend pas à la légère. Pour nous, n’importe quelle attaque sur n’importe quel site du ministère de la Défense doit être prise au sérieux. Après, il faut relativiser. Il n’y a là rien de confidentiel : ce sont des informations qui figurent sur des cartes de visites professionnelles. Que ce soit Anonymous ou n’importe qui d’autre, pour nous c’est pareil : on ne s’intéresse pas au sens de l’attaque, mais à la faille utilisée.

Qui sont-ils ?

Le phénomène Anonymous a commencé à vraiment faire parler de lui en 2007 lors d’une vaste campagne prenant pour cible l’Eglise de Scientologie. Il est particulièrement difficile à analyser car n’importe qui peut s’en revendiquer. Chacun reste anonyme et peut parler aussi bien au nom de tous que de lui-même. Sans aucune forme d’organisation ou de structure, l’ensemble est parfaitement impalpable. Revendiquant cette bannière, on trouve aussi bien des pirates informatiques capables de causer d’importants dommages… Que de simples citoyens se réclamant de telle ou telle cause.

« C’est une simple appellation, explique Apolline Aigueperse, chef analyste en risque cyber dans la société spécialisée Cybelangel. Ce qu’on observe surtout, c’est que l’on y retrouve des gens appartenant à tout ce qui termine en « iste » : alter-mondialistes, djihadistes, écologistes… » Des Internautes se revendiquant d’Anonymous ont en effet au fil des années mené des attaques ou des campagnes sur les réseaux sociaux se réclamant aussi bien de la libération des dauphins dans les parcs aquatiques, de la chasse aux militants islamistes ou prenant pour cible la politique du gouvernement français.

Les analystes de Cybelangel identifient trois principaux profils parmi les membres actifs d’Anonymous. Un premier regroupe des gens débutant dans le domaine de la sécurité informatique, ralliant n’importe quelle cause par volonté de tester leurs jeunes compétences. Un second, plus connu sous le nom de « hacktivistes », est très impliqué et très convaincu par l’idéologie qu’il défend. Il regroupe un petit nombre d’individus ayant un niveau plus élevé de compétence. Le dernier regroupe des acteurs beaucoup plus compétents, avec de gros moyens : des agences étatiques ou des cabinets d’intelligence économique qui surfent sur le phénomène Anonymous pour capter des informations ou profiter du bruit informationnel pour gagner en discrétion.

On peut y ajouter une masse plus importante de simples citoyens connectés, ayant l’envie de s’impliquer dans des causes auxquelles ils croient. Là, la mode Anonymous a progressivement évolué vers d’autres formes de militantisme. Nicolas Danet, spécialiste des mobilisations en ligne chez Change.org, décrit cette nouvelle manière de s’investir :

L’engagement des Anonymous a permis de faire émerger d’autres choses. Au début, plein de gens s’engageaient derrière cette bannière. Maintenant, il y a pas mal de mobilisations qui se seraient rangées derrière Anonymous auparavant, mais qui choisissent aujourd’hui d’autres moyens. Ce qui constitue la nature d’Anonymous, c’est qu’au-delà de quelques personnes avec des vraies compétences informatiques, il y a surtout beaucoup de gens qui produisent et relaient des contenus.

Les célèbres vidéos d’Anonymous, avec des interprètes masqués à la voix déformées, sont devenues un canon repris un peu partout. Le présentateur américain John Oliver en a repris le format dans une attaque contre le candidat à la présidence Donald Trump. Des complotistes utilisent ce modèle pour exposer des argumentaires tous plus farfelus les uns que les autres. Certains militants, contre les logiques libertaires de l’origine du mouvement, n’hésitent pas à l’inverse à défendre le Patriot Act américain. L’anonymat et le fameux masquent suffisent pour être Anonymous. « C’est rentré dans le folklore digital », résume Nicolas Danet.

Entre justice et irresponsabilité

Au fil des années, des Internautes se revendiquant d’Anonymous se sont attaqués à une multitude d’organisations différentes : des Etats, des sectes, des banques, des entreprises, des agences de sécurité… Les actions vont de l’attaque informatique à la campagne en ligne dénonçant les activités de l’un ou de l’autre. Les acteurs ciblés ont dû apprendre à se défendre et ont généralement développé une série de réponses, allant du renforcement de la sécurité informatique à la préparation d’une communication de crise adaptée, comme l’explique Apolline Aigueperse :

Les entreprises, surtout les plus grosses, et les gouvernements, ont pris conscience de cette menace. Le tissu économique qui se trouve en dessous, par contre, c’est moins le cas. Les PME sont généralement moins préparées. De même que si un ministère comme la Défense a bien cette problématique en tête, d’autres s’y sont moins intéressés.

Au-delà des grandes organisations, les méthodes d’Anonymous inquiètent parfois des militants défendant eux aussi les libertés sur Internet. Un associatif nous explique ainsi son rapport à cette mouvance, sous couvert d’anonymat, de peur voir une horde de membres d’Anonymous déferler sur son association :

Les gens qui se revendiquent d’Anonymous sont en grande partie des défenseurs des mêmes valeurs que nous. Mais ils ont parfois du mal à comprendre qu’on puisse avoir des réserves sur leurs méthodes. Ce qui peut poser problème, c’est l’aspect justicier, qui a permis de mettre le doigt sur de vrais problèmes, comme la scientologie par exemple. Mais parfois, des actions peuvent être irresponsables ou contre-productives, comme balancer sur la toile des listes de noms et d’adresses de pédophiles.

Le risque encouru que de telles diffusions de listes de coordonnées mènent à des violences de riverains contre leurs voisins est élevé. De la même manière, des Anonymous ont diffusé des listes d’adresses de policiers ou d’agents des forces de l’ordre. Leur campagne contre l’Etat islamique sur les réseaux sociaux est également très critiquée. Sans vraiment réduire la visibilité de la propagande djihadiste, elle rend la surveillance des réseaux sympathisants très difficile à surveiller pour les services de renseignement.

« Nous sommes une famille »

Comment faire le tri dans les actions menées par les uns ou les autres ? « Il n’y a pas de texte fondateur pour décrire ce que doit être ou ne pas être Anonymous », rappelle Nicolas Danet. Pour lui, la plupart se regroupe autour d’une approche très libre d’Internet, dans lequel on doit laisser chacun s’exprimer. Une prime à l’action existe dans un système « do-ocratique » laissant la part belle à ceux qui font.

Un membre d’Anonymous, très engagé dans les opérations contre l’Etat islamique, assure que la mouvance ne fait que gagner en influence :

Je vois plus d’activistes et de protestataires aujourd’hui. J’ai littéralement rencontré des milliers d’Anons et de citoyens nous aidant à stopper l’expansion de l’Etat islamique. […] Nous aidons aussi ceux qui ne peuvent pas se défendre seuls. Nous sommes une famille et pour la plupart, nous nous défendrons au maximum les uns les autres. Je pourrais dire que c’est la plus proche famille que j’ai jamais eue.

Rappelant la volonté permanente d’Anonymous de redonner la parole à un peuple qui aurait peur ou ne pourrait pas faire face aux autorités, il assure que lorsqu’il y a des dérives au sein du mouvement, ses membres en reviennent à des « codes » interdisant par exemple d’exercer des pressions sur d’autres organisations citoyennes. Il concède malgré tout une évolution dans les populations impliquées sous cette bannière :

Avec la nouvelle génération, de nouvelles idées ont apparues. Si en général, nous sommes opposés à tous les gouvernements, certains supportent nos armées. L’année passée, de nombreux anciens militaires ont commencé à soutenir Anonymous et nos opérations, donc en retour, certains parmi nous les supportent en tant que membres de notre famille. Pas en tant qu’unités au service du gouvernement, ni les opérations qu’ils mènent, mais les personnes qui sont derrière. Ces dernières années, de nombreux groupes et sections se sont formés. Certains ont commencé à se battre entre eux. Cela a mené à des dénonciations d’Anons, ce qui est quelque chose que nous ne faisons pas. Ceux qui se revendiquent d’Anonymous, mais qui dénoncent d’autres membres, mettant des vies en jeu, ont oublié ce que nous sommes.

Romain Mielcarek
Sujet réalisé par Romain Mielcarek